On n’a pas eu l’organisation de la coupe du monde, on ne s’est pas qualifiés pour la coupe du monde, et on n’a pas pu nous offrir les matchs de la coupe du monde « normalement » comme tout le monde, mais malgré tout ça, la coupe du monde, on la boit jusqu’à la lie. Goulûment. À en suffoquer. J’en suis plus qu’offusqué. Et moi qui croyais que les Marocains allaient se révolter, se rebeller, sortir dans la rue, gueuler, beugler, râler, éteindre ou même, pourquoi pas, casser leurs télés. Une fois encore, j’avais tout faux. Ils ont fait comme si de rien n’était, comme si rien ne s’était passé. En fait, ils en ont parlé un peu entre eux, parce qu’il fallait bien dire quelque chose, juste un peu pour médire, pour la forme, mais au fond, ils savaient que ça ne servirait à rien de s’en faire. Alors, maintenant, qu’est ce que vous allez faire ? Leur ai-je demandé, un tantinet moqueur ? On fait avec, m’ont-ils répondu en ricanant tous en chÅ“ur. Comme avant. Comme toujours. Car quoi qu’on fasse, ça ne va rien changer. Donc, pourquoi se prendre la tête alors qu’on peut, malgré tout, faire la fête ? Moi, j’en suis resté coi. Décidément, je ne comprendrai jamais rien au bon sens populaire. Comme tous les intellos tordus dits organiques, c’est-à-dire ceux qui croient dur comme fer que le peuple est le porteur naturel et originel de la révolution, et qu’un jour ou l’autre, il va taper sur la table et pousser une gueulante je ne vous dis pas : « Je veux la coupe du monde et je l’aurai ! ». Tu parles ! Le peuple, il l’a eu dans le baba ! Le peuple, il a encaissé les coups, et il est passé à la caisse. Et fissa parce qu’on a que ça à faire ! Et va que je file à Derb Ghalef et que je te cherche le meilleur bricoleur qui va te fourguer le meilleur nouveau récepteur avec la meilleure nouvelle parabole car celle que tu viens d’installer, il y a moins d’un mois est juste bonne pour voir des chaînes animalières, et encore seulement celles qui vont te parler de la vie des chatons, des coucous et autres toutous. Mais, cette fois-ci, avec le nouvel arsenal, tu vas te payer du bon temps, mon ami ! Mets tes problèmes et quelques rafraîchissements au frigo, oublie tes petits et tes gros soucis, profite enfin de la vie, et surtout fais beaucoup de bruit ! Au fait, où est ton vuvuzela? Le vuvuzela, ça trompette énormément ! Le vuvuzela, ça supporte et ça réconforte. Choisis tes peuples du jour, et souffle à tue tête ! La vie est belle, vive les décibels ! Quelle brave Algérie ! Quel merveilleux Paraguay ! Quelle courageuse Côte d’Ivoire ! Quelle valeureuse Corée ! Allez ! Continue de gueuler ! C’est le peuple dans toute sa splendeur qui hurle son bonheur ! Le peuple a fini enfin par se faire entendre. Ah que c’est beau un peuple qu’on n’entend plus !

Message perso pour certains qui se reconnaîtront : celui qui danse ne doit pas voiler la face, et celui qui vole ne doit pas laisser de trace

( Billet publié dans Les Echos" du mercredi 16 juin)